• SNCF : l'étrange itinéraire
    du saboteur présumé

    Christophe Cornevin
    19/11/2008 | Mise à jour : 21:35
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    Diplômé de l'Essec et doctorant à l'EHESS, Julien Coupat a été mis en examen, le week-end dernier, pour «direction d'une entreprise terroriste et destructions en réunion».
    Diplômé de l'Essec et doctorant à l'EHESS, Julien Coupat a été mis en examen, le week-end dernier, pour «direction d'une entreprise terroriste et destructions en réunion».

    Julien Coupat, 34 ans, a suivi un parcours exemplaire avant de devenir un théoricien de l'ultragauche décrit comme un «philosophe» par ses proches.

    Cerveau présumé de la «cellule invisible» pour le parquet de Paris, gros poisson de l'opération «Taïga» menée par le ministère de l'Intérieur, saboteur en chef de caténaires pour la SNCF, mais étudiant brillant sans casier judiciaire n'ayant «rien à faire en prison», selon son avocate : le 11 novembre, sitôt mené le coup de filet de Tarnac (Corrèze), Julien Coupat, 34 ans, est sorti de l'anonymat pour devenir tout cela à la fois. Mis en examen le week-end dernier pour «direction d'une entreprise terroriste et destructions en réunion», ce fils unique formé dans les grandes écoles et élevé à l'abri d'une villa du parc de la Malmaison (Hauts-de-Seine) dort aujourd'hui à la prison de la Santé. Il encourt jusqu'à vingt ans de réclusion criminelle. Quatre de ses camarades ont également été écroués ; cinq ont été laissés en liberté sous contrôle judiciaire.

    Changement brutal

    Né à Bordeaux, le 4 juin 1974, Julien Coupat affiche un curriculum vitae irréprochable. Diplômé de l'Essec en 1996, doctorant en histoire et civilisation à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) jusqu'en 1999, il soutient avec brio un DEA consacré aux essais de Guy Debord. Pour avoir suivi avec lui un séminaire dédié à l'histoire de la pensée allemande, l'un de ses anciens amis se souvient d'une «excellente plume littéraire». «Nous avons arpenté la rue Mouffetard à maintes reprises avec les yeux et les mains ouvertes vers la liberté», rapporte ainsi Olivier Pascault, sur Internet.

    À la veille de l'an 2000, le fort en thème change brutalement de trajectoire. «Il s'est mué dans une contestation au départ politique et philosophique, a assuré la semaine dernière Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris. Peu à peu, il s'est ancré dans l'action violente et la conception d'une cellule invisible», ainsi autoproclamée par les présumés saboteurs du réseau ferroviaire. Autant de convictions que ses parents, médecin à la retraite et cadre dans un laboratoire pharmaceutique, cherchent à décrypter. «On aimerait comprendre ce qu'il y a dans la tête de cette génération», confie Gérard Coupat au Figaro.

    Avec quelques amis altermondialistes, Julien s'installe dès la fin de ses études dans la ferme du Goutailloux, à Tarnac (Corrèze), sur le plateau de Millevaches. On y organise des «choucroute party», on y sert un repas ouvrier à 12 euros. Ces jeunes se lèvent parfois «à 6 heures du matin pour préparer leurs légumes et les amener aux vieux». La bâtisse est à la fois restaurant, salle de spectacles, dépôt de pain et épicerie. «Ce sont des gens qui fuient l'anonymat et l'agressivité des grandes villes», les défend un habitant. Premier à accueillir Julien Coupat en lui permettant de louer une chambre dans l'ancienne maison de retraite, Jean Plazanet, élu municipal et maire PC de la commune entre 1967 et 2008, est, lui, presque apologétique : «Julien Coupat est d'une grande intelligence et gentillesse.» Sa petite amie, Yldune L., 25 ans, partage avec lui «les mêmes convergences de vue», selon son avocat, Me Steeve Montagne. Fille de philosophe, elle est étudiante en DEA d'archéologie et titulaire d'une maîtrise en sciences humaines et sociales, mention très bien.

    «Pure construction policière»

    Mutique, allant jusqu'à refuser tout prélèvement ADN dans les locaux de la Direction centrale du renseignement intérieur, Julien a été désigné en garde à vue par un de ses complices présumés comme étant l'auteur d'un ouvrage de 128 pages au titre éloquent : L'Insurrection qui vient. Légitimant les attaques contre le réseau ferré et publié en mars 2007 par La Fabrique éditions, il est signé d'un mystérieux «Comité invisible». «À chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu'il faut défaire pour que la circulation s'arrête, pour que la toile implose», peut-on notamment y lire. Interrogé par Le Figaro, l'éditeur Éric Hazan vole à la rescousse de Julien, son «ami depuis dix ans» : «Julien n'a jamais fait partie du comité d'auteurs, qui m'a demandé un anonymat que je respecte . Le pointer ainsi du doigt est une pure construction policière participant à l'intoxication générale de l'opinion publique.»

    Éric Hazan le martèle : «Loin d'être le gourou sectaire en rupture de ban décrit ici et là, Julien est quelqu'un de gai, charmant, n'hésitant pas à boire le coup comme tout le monde et ayant des dizaines d'amis et de soutiens dans le milieu intellectuel.» Parmi eux figure notamment le philosophe vénitien Giorgio Agamben. Il a connu Julien quand ce dernier, encore thésard à l'EHESS, a participé à la fondation de Tiqqun, une revue philosophique d'inspiration anarchiste se définissant comme l'«organe conscient du parti imaginaire». «La période historique dans laquelle nous entrons doit être un temps d'une extrême violence et de grands désordres», est-il écrit dans le premier opus sorti en 1999.

    Se battant pour que son fils n'incarne pas à lui seul l'ultragauche violente, le docteur Gérard Coupat pourfend sur les ondes la justice qui «est en train de mettre en prison des gens pour délit d'opinion». Il n'en démord pas : Julien et ses amis avaient «décidé de mener une vie différente», préférant «avoir moins que d'accepter le ­consumérisme et la compromission». À l'en croire, tout sauf des terroristes.

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