• Pourquoi la France replonge dans son pessimisme congénital

    Trois millions de Français souffriraient de dépression. Notre pays est champion du monde pour la consommation de tranquillisants, d'antidépresseurs et autres psychotropes. On se gardera de ramener cette somme de mal-être individuels aux conditions sociales qu'endurent nos concitoyens. Des souffrances psychiques aussi répandues ne peuvent néanmoins être sans aucun rapport avec un moral national structurellement en berne.
    La France est le seul pays où les habitants estiment invariablement, et depuis déjà de nombreuses années, que « les choses ont tendance à aller plus mal ». À la fin du quinquennat chiraquien, cette proportion de pessimistes s'était hissée à 70 % des personnes interrogées. En avril dernier, seulement 10 % des Français considéraient que « les choses vont en s'améliorant ». L'élection de Nicolas Sarkozy, au terme d'une campagne présidentielle passionnée, avait semblé redonner quelque espoir au « vieux peuple » évoqué par le général de Gaulle. En août, les pessimistes n'étaient plus que 50 % tandis que les optimistes rassemblaient 28 % de l'échantillon. L'automne venu, le vent de la sinistrose s'est pourtant remis à souffler. Les tenants du mal en pis sont désormais 62 %, contre 18 % de convaincus que demain sera mieux qu'aujourd'hui (1). Cette sombre perception de « la manière dont évoluent la France et les Français » est majoritairement partagée par toutes les tranches d'âge et dans toutes les catégories sociales.
    Les enquêtes d'opinion internationales confirment cette exception française. Selon le dernier Eurobaromètre (2), pas plus de 26 % des Français apprécient positivement la « situation de l'économie » dans leur pays. Dans l'Union européenne, la moyenne des réponses se situe à 52 %. Dans tous les grands pays européens, l'état de l'économie est mieux jugé qu'en France. L'opinion n'est plus sévère que chez les nouveaux membres de l'Est, à l'exception de la Grèce et du Portugal.
    La traditionnelle inquiétude française prend toutefois un nouveau visage. La hantise du chômage cède du terrain face aux préoccupations portant sur le niveau de vie. Les Français sont désormais plus nombreux à souhaiter que le gouvernement « s'occupe en priorité » de la lutte contre la hausse des prix (28 %) ou du maintien du pouvoir d'achat (16 %) plutôt que de la lutte contre le chômage (34 %). Le choix de l'emploi a spectaculairement reculé de treize points en cinq mois tandis que celui des prix a augmenté d'autant.
    Dans un pays qui compte encore deux millions de demandeurs d'emploi, la crainte du chômage n'a pas disparu. La moitié des salariés - dont 52 % des cadres et 73 % des plus de 50 ans - estiment qu'il leur serait « difficile de retrouver un emploi au moins équivalent » en cas de perte de celui qu'ils occupent actuellement (3).
    Mais les craintes relatives au niveau de vie tendent à passer au premier plan. Les cadres sont majoritairement convaincus (4) que, dans l'année qui vient, le « niveau de vie en France » va se dégrader (48 %) plutôt que s'améliorer (16 %) ou rester stationnaire (36 %).
    Si le nouveau régime des heures supplémentaires, dont la complexité rebute certaines entreprises, ne connaît pas le succès escompté, l'aspiration à « gagner plus » risque de prendre de nouvelles formes. L'impopularité des franchises médicales ou encore la grogne provoquée par la hausse des carburants signent l'extrême sensibilité de l'opinion au pouvoir d'achat.
    Le gouvernement s'en trouve inévitablement exposé. Son action contre le chômage ou la hausse des prix est presque jugée aussi inefficace que celle de ses prédécesseurs. Six mois seulement après son entrée en fonction, le premier ministre entre déjà dans la zone rouge. Selon TNS-Sofres, une majorité de sondés ne lui fait plus « confiance pour résoudre les problèmes » qui se posent au pays.
    Il est vrai que le climat social s'est singulièrement alourdi ces dernières semaines. Après la journée de grève du 18 octobre et avant celles qui sont prévues en novembre, les trois quarts des Français s'attendent à « beaucoup de conflits sociaux ». Le vote d'une loi sur le service minimum dans les services publics, de portée limitée et encore en attente d'application, n'a pas eu les vertus apaisantes espérées. On touche ici sans doute à l'une des raisons les plus profondes du pessimisme français : l'état dégradé des relations sociales dans un pays où chacun se méfie de l'autre. Une société de défiance généralisée est rarement heureuse.
    * Journaliste, enseignant à Sciences Po.
    (1) Baromètre TNS-Sofres-Figaro Magazine, 24-25 octobre.
    (2) Eurobaromètre 67, avril-mai 2007.
    (3) Observatoire du travail BVA-L'Express, 14-29 septembre.
    (4) Le moral des cadres, baromètre LH2-HEC-Le Figaro Réussir-L'Express Réussir-France Inter, 25-27 octobre.
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