LORSQU'IL est sorti de sa maison au soir de l'annonce des résultats du second tour, le nouveau président du Guatemala avait sa mine de tous les jours. Le regard imperturbable, raide comme un piquet, Alvaro Colom a déclaré de sa voix cassée par la cigarette qu'il allait travailler
« à l'unité nationale et à la paix sociale ». Une réaction sobre qui ne rend pas compte du changement politique décidé par les treize millions de Guatémaltèques, dont la moitié est d'origine indienne. Après cinquante ans de gouvernements conservateurs ou de dictatures militaires, et trente-six ans de guerre civile où se sont affrontées armée proaméricaine et guérilla marxiste, ce petit pays d'Amérique centrale vient d'élire un président social-démocrate avec 53 % des voix, contre 47 % à son adversaire de droite Otto Perez Molina.
Longtemps à la tête d'une usine textile, avant d'être nommé ministre, cet ingénieur de 56 ans qui postulait pour la troisième fois n'a rien d'un révolutionnaire.
« Avec Alvaro Colom on ne parle pas de nationalisation ou de réforme agraire, rappelle le politologue Francisco Garcia.
Cependant, dans une société conservatrice comme la nôtre, son élection reste un événement. Les Guatémaltèques prennent acte que les gouvernements de gauche en Amérique latine arrivent à soulager la pauvreté, sans ruiner leur pays. »
L'importance de cette alternance se lit aussi dans la violence d'une campagne électorale où l'histoire a souvent refait surface. L'ancien général Molina, longtemps favori des sondages et finalement grand vaincu de ce second tour, fut à la tête de l'armée dans la période la plus sanglante de la guerre civile. Alvaro Colom, lui, a été particulièrement marqué par l'assassinat de son oncle, Manuel, tué en 1979 par les militaires alors qu'il se présentait à la présidentielle. Décidé à entrer en politique après cet événement tragique, il s'est également fait connaître par son action à la tête du Fonds national de la paix, institution qui a financé les programmes de développement après la paix de 1996.
Pacte fiscal
Deux destins opposés qui se reflètent aussi dans la distribution des votes. Alors que le discours contre l'insécurité de Molina est plébiscité dans la capitale, les zones rurales, victimes de la répression militaire, sont la clé de la victoire de Colom :
« Les électeurs ont été finalement sensibles à son message affirmant que l'élection d'un militaire serait un retour vers le passé », explique Jose Davila, de l'association Mirador Electoral.
Les Guatémaltèques, et notamment les 60 % d'abstentionnistes, restent cependant sceptiques quant aux capacités d'Alvaro Colom de lutter contre une pauvreté qui touche la moitié de la population. Pour vaincre cette apathie, et tenir ses promesses, le nouveau président devra notamment persuader les entrepreneurs et les quelques familles richissimes qui contrôlent le pays de souscrire à un pacte fiscal. Le poids des prélèvements obligatoires, au Guatemala, ne représente que 10 % de la richesse nationale. Le taux le plus bas d'Amérique latine.