Des personnages qui portent plume
BERNARD MORLINO
08/11/2007 | Mise à jour : 15:04 |
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D'emblée, on fait la connaissance de Schulz, un exclu de la société qui n'a plus que sa voiture pour domicile comme le clochard de Dodeskaden, le film d'Akira Kurosawa. Un jour, Schulz parvient à extirper Leïla des griffes de types louches et cette rencontre nous tient en haleine grâce au style fluide de Pierre Péju qui a l'art du fondu enchaîné quand tant d'auteurs n'arrivent pas à passer d'une scène à l'autre sans user de ce qu'on appelait jadis en boucherie, l'attendrisseur. Ici, il y a ce liant qui donne envie de poursuivre l'aventure avec l'auteur, et encore plus avec les protagonistes dont on perçoit la fraîcheur d'âme. Élève de terminale, Leïla vient de fuguer pour se donner des raisons de croire en l'avenir. Elle veut larguer les amarres, sans gouvernail.
Roman borgésien avec ce qu'il faut de labyrinthes et de miroirs. Roman bien mené, divertissant et qui fait réfléchir. Ceux qui auront ce livre entre les mains ne s'ennuieront pas une seconde et joueront avec les « moi » réels ou rêvés. N'est-ce pas la plus belle des récompenses pour un romancier ? L'histoire met en lumière un écrivain qui au moment de détruire ses manuscrits tombe sous la menace de ses personnages rendus à l'air libre. Faits d'encre et de papier, Schulz et Leïla deviennent êtres de chair et de sang. Très vite, la jeune fille réclame d'agir à sa guise, refusant de dépendre de l'humeur d'une personne qui a un stylo à la main ou un ordinateur sous les doigts. Elle essuie un net refus avant de voir son Geppetto reprendre sa création pour en peaufiner des versions successives. Nous assistons à une variation littéraire comme il en existe en musique. Le coeur de pierre du narrateur se réanime peu à peu et l'on comprend qu'en vérité ce sont les personnages qui construisent le romancier en quête d'identité. L'homme de plume qui fait la pluie et le beau temps se nomme Jacques Larsen, clin d'oeil à l'effet du même nom qui se fait entendre dès lors que la source d'un bruit est proche du haut-parleur qui l'émet. Ainsi, dès que Leïla l'approche, il y a du brouillage sur la ligne d'écriture. Malgré son droit de vie et de mort, le démiurge n'est peut-être pas celui qu'on croit. Pierre Péju n'a pas peur de jouer avec les mots quand il nomme Mahler le psychanalyste qui écoute sans cesse les malheurs des autres. Ce roman sur le destin explore les vies gigognes que chacun accumule. Il fait penser à un bouquet d'anémones, toutes pareilles et pourtant de couleurs différentes. Il y a le Larsen bébé, le Larsen adolescent, et nous aussi. Tout simplement.
Coeur de Pierre de Pierre Péju Gallimard, 303 p., 18,50 €.
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