Esclave de sa frénésie d’expansion, Google accepte de filtrer ses contenus à la demande des autorités chinoises. A la clé, le second marché mondial du web.
Apparue à la fin janvier 2006, www.google.cn est la toute nouvelle version chinoise du moteur de recherche américain. Celui-ci a accepté de censurer les contenus déplaisants pour les autorités. Les sites relatifs au Tibet, au dalaï-lama, au massacre de la place Tiananmen ou à l’indépendance de Taïwan s’avèrent irrémédiablement filtrés, ainsi que les mots clés tels que démocratie, droits de l’homme, révolution ou dissident. De plus, blogs et messagerie électronique manquent à l’appel des services habituels de Google, afin d’éviter tout propos litigieux. C’est le prix à payer pour s’implanter sur un territoire dont le développement fulgurant augure d’alléchantes perspectives en termes de publicité en ligne et de commerce électronique.
Premier moteur de recherche étranger à pénétrer ainsi le marché chinois, Google proposait jusqu’à présent un accès à son moteur classique. Non filtré, celui-ci représentait la dernière porte d’entrée pour les internautes chinois à la recherche d’informations sur des sujets sensibles, les autres moteurs de recherche ayant déjà purgé les versions locales de leurs services basés aux Etats-Unis. Yahoo collabore en effet depuis trois ans avec les autorités chinoises. Il devient donc impossible de prendre connaissance d’un nouveau site si celui-ci n’est pas répertorié dans l’immensité du web.
Dans sa course effrénée pour la domination de l’internet, Google doit faire face à la résistance active de Microsoft et de Yahoo. La firme américaine ne peut laisser échapper un territoire de 110 millions d’internautes. Le marché chinois, en constante progression, vient juste de dépasser la France en termes de PIB et s’affiche à la quatrième place mondiale. Selon l’Association des publicitaires chinois, les investissements dans la publicité en ligne en Chine ont atteint 190 millions d’euros en 2004, en progression de 75,9 % par rapport à l’année précédente. Les estimations oscillent autour de 300 millions d’euros pour 2005. Pourtant, la publicité sur le net ne représente que 1,4 % du marché de la publicité traditionnelle chinoise, alors qu’au niveau mondial, elle se stabilise actuellement aux alentours de 5 %. Nous sommes donc aux débuts d’une ère de croissance dans un secteur où les annonceurs se recrutent pour l’instant dans cinq principales familles de produits : l’automobile, les transports, l’immobilier, la téléphonie portable et les produits high-tech. Lors de la recherche d’un ordinateur portable sur Google.cn, on retrouve des marques familières comme le japonais Sony ou l’américain IBM (racheté par le chinois Lenovo). La quête d’un téléphone mobile conduit vers le seul annonceur présent : Nokia. Une preuve supplémentaire de la capacité d’expansion du marché.
Le gouvernement chinois a beau s’avérer l’un des plus répressifs de la planète (sur 70 cyberdissidents emprisonnés dans le monde, 62 sont chinois), Google explique en substance à l’AFP que « si le retrait de résultats de recherche est contraire à notre mission, ne pas fournir d’information l’est davantage ». Reporters sans frontières n’en a pas moins condamné fermement cette version épurée. Et le Congrès américain va mener une enquête à propos de la censure exercée par Google, Microsoft et Yahoo sur leurs services internet respectifs en Chine.
L’affaire rappelle la divulgation par Yahoo, en 2004, à la police chinoise, de l’intégralité du courrier électronique du journaliste critique Shi Tao. Par la suite, celui-ci a été condamné à dix ans de prison. Google déclare simplement s’en tenir aux lois en vigueur et n’hésite pas à comparer cette pratique au filtrage des sites nazis imposé par la justice en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. Les internautes chinois reçoivent un avertissement lorsque les réponses fournies ne sont pas forcément les plus... pertinentes. Au moins en sont-ils informés. Mais quel est le prix de l’information et de la liberté d’expression face à cette course au profit ?