• Seiko, l'obsession de la précision

    Le chronographe Kinetic.
    Le chronographe Kinetic. Crédits photo : LDD

    Au Japon, la ponctualité n'est pas un vain mot. Tout Occidental peut en faire l'expérience. Il lui suffit d'arriver à un rendez-vous à 19 heures 2 minutes, au lieu de 19 heures pile pour que son interlocuteur soit sur le point de lancer des recherches... « C'est culturel, constate Yoshie Matsumo, guide tokyoïte, la ponctualité est une nécessité sociale et économique. On l'enseigne à l'école aux enfants, ils ont des mauvaises notes s'ils ne sont pas à l'heure. Nous sommes trop nombreux pour nous permettre d'être en retard. Les trains, les métros, les rendez-vous doivent être réglés comme du papier à musique. » Dans un pays dont la nation s'émeut lorsque le Bullet Train (le TGV japonais) accuse un retard annuel de 23 secondes, où les pêches ne sont pas vendues au même prix selon qu'elles ont été cueillies le jour même ou bien la veille, la précision tient de la politesse collective.
    Plus qu'en Suisse sans doute, le milieu a déterminé le produit. Si créer des montres toujours plus performantes est une quête commune à toutes les marques horlogères, elle revêt ici une forme quasi obsessionnelle. En japonais, Seiko veut dire précision. Et ce n'est pas un hasard si cette société, créée en 1881 à Tokyo par Kintaro Hattori, a été la première au monde à lancer une montre à quartz en 1969. « Notre but était double, affirme Hiroshi Kamijo, chargé des développements produits, atteindre la précision la plus absolue et la mettre à la portée de tout le monde. Le développement du quartz a été très complexe, cela nous a pris dix ans. Nous produisions des montres, mais pas de composants électroniques et toutes les entreprises japonaises spécialisées dans ce secteur refusaient de nous fabriquer des circuits miniaturisés. Nous avons donc dû les développer nous-mêmes. On ne connaissait pas les règles, on n'avait pas les codes. C'est ce qui a fait notre force. Être aussi loin de la Suisse nous a permis de créer de toutes pièces notre propre industrie horlogère. »

    Le temps glisse sans à-coups
    De fait, pénétrer dans l'antre de ce géant nippon qui fabrique aujourd'hui 352 millions de mouvements à quartz et qui assemble 16 millions de montres par an est une expérience singulière. À 3 heures de train de Tokyo, c'est dans les montagnes de la province de Nagano, à Shiojiri, au centre du Japon, que Seiko a installé l'une de ses usines les plus emblématiques. À part les montres, l'endroit est connu pour ses vignes et ses pêches dont l'aspect parfait, exempt de tout défaut, est obtenu par le soin méticuleux que l'on met à emballer de papier chaque fruit poussant sur l'arbre... Perdue au milieu de nulle part, entourée de montagnes, l'usine du Japonais ressemblerait presque à celle d'un Suisse, si ce n'était le chant entêtant des cigales et la présence d'un jardin zen dans l'entrée du bâtiment.
    Dans ses ateliers immaculés, la marque a développé ses pièces les plus innovantes associant un savoir-faire traditionnel à une technologie très pointue. Outre la Kinetic, présentée en 1988, première montre à quartz sans pile qui, à l'instar d'un modèle automatique, utilise les mouvements du poignet pour se recharger, c'est le calibre Spring Drive qui mobilise à Shiojiri toutes les énergies. Yoshikazu Akahane, un physicien de Seiko, en a eu l'idée en 1977. « Il voulait créer la montre éternelle qui effectuerait une sorte de révolution silencieuse, explique Takehide Yamada, ingénieur de l'entreprise. Dans le même temps, avec le développement du quartz, nous étions en train de perdre notre savoir-faire traditionnel dans l'horlogerie mécanique. Spring Drive nous a permis de le retrouver et de proposer une alternative aux montres de luxe des manufactures suisses. »
    Vingt-huit ans de recherche et développement ainsi que 600 prototypes ont été nécessaires pour créer ce mouvement insensé, lancé en 2005. Le calibre Spring Drive est composé comme une montre mécanique traditionnelle avec des ressorts et des rouages, si ce n'est qu'il se paie le luxe de fonctionner sans la pièce phare de l'horlogerie traditionnelle suisse, l'échappement. Le Japonais l'a remplacé par un système régulateur d'un troisième type (tri-synchro, à la fois mécanique, électrique et électromagnétique) qui offre la précision du quartz en ne variant que d'une seconde par jour. Et comme il n'y a plus d'échappement, les aiguilles ne sautent plus sur le cadran, elles glissent en silence. Le temps n'est plus fragmenté, il coule naturellement. « Au début, nous nous sommes focalisés sur la précision du calibre Spring Drive, poursuit Takehide Yamada, puis ensuite, nous nous sommes rendus compte que ce mouvement glissant des aiguilles avait quelque chose d'apaisant, qu'en fait, nous étions en train de créer une montre qui, peut-être, détendrait les gens ».

    Profession : « micro artist » 
    L'impression est la même quand on visite les ateliers. Le silence est assourdissant. La concentration, palpable. Pas une photo personnelle sur les établis, pas un regard ne s'échappe des loupes à travers lesquelles les horlogers façonnent à la main les pièces des mouvements. La recherche de la perfection dans les détails les plus infinitésimaux est frappante. Dans une région où le savoir-faire des artisans est considéré comme un trésor national, rien n'est laissé au hasard. « Pour assembler ces mouvements, il faut une grande acuité des sens, murmure une horlogère. La vue et le toucher sont indispensables pour détecter la moindre anomalie. » D'ailleurs, dans l'atelier où sont fabriquées les Spring Drive les plus compliquées dont le nouveau chronographe qui sortira le mois prochain, les huit horlogers portent un polo sur lequel est brodée leur fonction : micro artist.
    Mais ce qui est supposé être l'endroit le plus prestigieux de l'usine se révèle n'être qu'un minuscule réduit coincé sous un escalier. Cela aiderait les horlogers, dit-on, à rester humble et modeste... La seule présence étrangère est une photo du grand horloger suisse Philippe Dufour qui a conseillé la marque pour certaines pièces particulières. On façonne à la main des montres à phases de lune à 20 000 euros, des modèles squelettes à 40 000 euros dont la production se limite à quatre pièces par mois et une somptueuse Spring Drive à sonnerie qui n'a rien à envier à ses homologues helvétiques. À 90 000 euros pièce, les horlogers n'en font que cinq par an. Cette montre à sonnerie reproduit le son de l'Orin Bell, la cloche traditionnelle des bouddhistes. Et pour obtenir ce son particulier, pur et s'évanouissant progressivement, Seiko a intégré au boîtier de la montre une véritable petite cloche, miniaturisée par un spécialiste du genre. Côté face, on y voit des pièces taillées en forme de campanule (Bell Flower), une fleur très populaire au Japon, tandis que l'ouverture entre les ponts du mouvement ressemble à une rivière. Quant aux minuscules rubis du mécanisme, ils sont de différentes tailles pour figurer la diversité d'un champ de fleurs... La précision devient esthétique. Et Seiko a peut-être inventé là la première montre bouddhiste. Fabienne Reybaud




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