• Attali, le ''Dr Croissance'' de Sarkozy

    Tour à tour conseiller du prince, intellectuel, homme d'affaires, banquier et même artiste, Jacques Attali, 64 ans, avoue que la mission confiée par le chef de l'État lui donne « une nouvelle jeunesse ».
    Tour à tour conseiller du prince, intellectuel, homme d'affaires, banquier et même artiste, Jacques Attali, 64 ans, avoue que la mission confiée par le chef de l'État lui donne « une nouvelle jeunesse ». Crédits photo : Jean-Jacques Ceccarini / Le Figaro

    Nommé président de la commission pour la libération de la croissance française par Nicolas Sarkozy, Jacques Attali revient sur le devant de la scène politique. Admiré par certains, détesté par d'autres, ce brillant touche-à-tout a du savoir-faire et aime bien le faire savoir. Il souhaiterait que les conclusions de sa commission n'aient pas le même sort que le rapport Armand-Rueff, en 1959, qui a été, selon lui, « un véritable succès mythologique mais un terrible échec opérationnel ».

    Lorsque l'on voit Jacques Attali présider « sa » commission, on imagine sans peine l'enfant qu'il a été. Premier de la classe, évidemment. Brillant, intelligent, obligatoirement. Mais on devine aussi qu'il a dû être agaçant. À la fois irritant et fascinant. Comme ces enfants surdoués, couvés par leur mère - il appelle la sienne tous les jours - et élevés dans la certitude de leur supériorité. Comme ces gamins qui ont réussi à capter l'attention de leur maîtresse d'école, non pas grâce à leur jolie frimousse, mais grâce à leur agilité intellectuelle.
    À presque 64 ans, Jacques Attali n'a probablement pas beaucoup changé. Il peine à cacher son impatience face aux gens moins rapides que lui. Il ne cultive guère l'humilité, lui qui réfute avoir monté les échelons de la société française poussé par une quelconque soif de reconnaissance sociale. « Des jolies femmes jusqu'au bon tailleur, Jacques a pourtant tous les syndromes de celui qui veut montrer qu'il a réussi », s'amuse l'un de ses anciens amis. Lors de l'entretien qu'il accorde dans son bureau, avenue de Ségur, à Paris, il ne peut d'ailleurs s'empêcher de glisser, tout en refusant de parler de sa vie privée, qu'il est sorti « avec plusieurs femmes célèbres et que cela ne s'est jamais su ». L'air un peu las, consultant son BlackBerry toutes les deux minutes, il concède cependant que l'image du « petit Juif algérien », fils d'un père qui possédait la parfumerie Bib et Bab, rue Michelet à Alger, cela favorise les raccourcis. Même si le père en question était un érudit, grand lecteur d'encyclopédies et du Talmud. Désir de reconnaissance intellectuelle, alors ? Sorti major de Polytechnique à 20 ans, il avait déjà, selon lui, l'admiration de tous. « Il est convaincu qu'il plane au-dessus des autres », disent des mauvaises langues. On ne se refait pas. Devenu le maître d'oeuvre d'une commission qui réunit un aréopage d'économistes, de professeurs et de chefs d'entreprise de haut niveau, chargés de réveiller la croissance française, Attali se montre parfois autoritaire. Il interrompt les intervenants. N'hésite pas à distribuer les bons et les mauvais points. Mais qu'importent ses travers. Cette mission donne à Attali, qui veut construire une machine à secouer l'État, « une nouvelle jeunesse ». Et cela lui permet de se rapprocher du pouvoir. À nouveau. En 1974, il lançait à François Mitterrand, que Georges Dayan lui avait présenté : « Oui, le socialisme, c'est le rêve ! » Il se voyait en Aron de gauche.
    En 2007, il est devenu l'un de ces hommes de gauche recruté pour instrumenter la rupture sarkozyste. Est-ce pour lui une manière de revenir dans le premier cercle ? Pas seulement. Même s'il a longtemps été dépeint en courtisan zélé et boîte à idées de Mitterrand, Attali n'est pas que cela. Certes, quelques-uns de ses détracteurs soulignent que ses compétences économiques ont montré leurs limites quand il a dû démissionner de la présidence de la Berd (la Banque européenne pour la reconstruction et le développement de l'Europe de l'Est), en 1993, pour avoir engagé des dépenses excessives. La presse anglaise s'est alors déchaînée contre lui : « Un visionnaire dont on peut qualifier l'esprit fertile d'incontinent plus que de productif. » Sur Attali, toutes les critiques sont à nuancer, depuis le gonflement de son ego jusqu'au peu de cas qu'il ferait de ses amis. Son ego ? Il est réel, mais, comme le note un proche, il est désormais « géré de manière moins frénétique ; c'est comme s'il était enfin sorti de l'adolescence ». Sa tendance à faire de l'ombre aux autres ? L'avocat Jean-Michel Darrois, avec qui il a passé ses dernières vacances, corrige : « C'est quelqu'un de très affectueux et gentil, très attentif aussi. » Son incapacité à gérer une entreprise ? Elle est démentie par la pérennité de sa société de conseil - Attali et Associés -, mais surtout par son « bébé », Planet Finance. « Un magnifique succès. Attali a réussi à créer une confédération de microcrédits pas monolithique, contrairement aux autres institutions financières qui sont parfois assez rigides », analyse Stéphane Boujnah, managing director à la Deutsche Bank et membre de la commission sur la croissance. Sa propension à s'inspirer des autres ? Il ne fait plus confiance à des petites mains pour mener les recherches nécessaires pour ses livres, assure-t-on autour de lui.
    En réalité, Attali énerve toujours bon nombre de personnes parce qu'il est difficile à classer. Tour à tour conseiller du prince, intellectuel, homme d'affaires, banquier et même artiste, puisqu'il va de nouveau diriger l'orchestre symphonique universitaire de Grenoble, en décembre. Pour Théodore Zeldin, « c'est un intellectuel à la française, touche-à-tout et spécialiste de rien, un peu dans la tradition du siècle des Lumières. » « C'est un global citizen », juge Stéphane Boujnah. « Un rabbin laïque, brillant mais trop théorique », dit Georges Kiejman. « Un homme au code génétique particulier, un extraterrestre », ajoute un membre de la commission, qui constate que « ses derniers mails de la journée arrivent à 23 h 45 et les premiers à 6 heures du matin ». Jean-Michel Darrois note avec amusement que Jacques Attali est « presque désarmé par la vie pratique, toujours dans la pensée ». Le travail est sa drogue. L'écriture, son ballon d'oxygène (il va sortir prochainement deux livres, dont une biographie de Gandhi). Même en vacances, il se lève à 5 heures du matin puis travaille jusqu'à l'heure du déjeuner, avec son IPod chargé de musique classique sur les oreilles. Et quand il joue au « petit bac », il écrase tout le monde et demande de corser le jeu en ajoutant une catégorie « musiciens baroques de la deuxième moitié du XVIIe siècle ». Homme pressé, Attali prend sa nouvelle tâche au sérieux. Et espère bien laisser, avec ce travail, une trace dans l'histoire.
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