• Du Che aux Pumas, rugby passion argentine

    Ernesto Guevara, posant ballon en mains avec son club de l'Atalya Polo Club, arrêtera le rugby en 1951.
    Ernesto Guevara, posant ballon en mains avec son club de l'Atalya Polo Club, arrêtera le rugby en 1951. Crédits photo : DR

    J'aime le rugby et, devrais-je en crever, je continuerai à y jouer », déclarait un jour Ernesto Guevara à son père qui s'inquiétait de le voir pratiquer ce sport importé sur les rives du Rio de la Plata par des gentlemen anglais en 1873. Il faut dire que le jeune Guevara était soumis, depuis sa petite enfance, à de violentes crises d'asthme et qu'il lui fallait, pendant les matchs, sortir toutes les quinze ou vingt minutes du terrain et aspirer une bouffée de broncho-dilatateur pour pouvoir continuer à jouer. « C'était extraordinaire de le voir ainsi lutter contre sa souffrance, se souviendra l'un de ses compagnons de jeunesse. Ce qu'il y avait également d'extraordinaire, c'était son allure. À l'époque, seuls les avants de la deuxième et de la troisième ligne portaient des protections sur les oreilles. Les autres n'en mettaient jamais. J'ai connu un seul trois-quarts qui en utilisait, c'était Guevara. Il disait qu'il avait les oreilles fragiles. » Ces souvenirs remontent aux années 1948-1949, quand Ernesto Guevara de la Serna étudiait à la faculté de médecine de Buenos Aires, comme le feront après lui l'actuel trois-quarts centre de l'équipe d'Argentine, Felipe Contepomi, et l'ingénieux pilier gauche, Rodrigo Roncero. Âgé de 20 ans, Guevara, né dans une famille aisée et non conformiste, lisait des romans d'aventure, courait les filles et s'enthousiasmait à la fois pour le bridge, le golf, les échecs... Mais, dans l'éventail de ses passions, le rugby occupait une place à part. Il avait découvert ce jeu à Cordoba, au centre de l'Argentine, où ses parents s'étaient installés l'année de ses 4 ans, pour trouver un climat favorable à la guérison de son asthme. On y jouait alors au rugby comme dans tout le pays. On aurait tort de réduire le rugby argentin à la région de Buenos Aires, même si les Pumas, venus faire souffler un vent de romantisme sur une Coupe du monde hypermarchande, sont presque tous porteños.
    Dans le centre et le nord de l'Argentine, il existe d'autres traditions rugbystiques, plus indiennes à Salta et Tucumán, et, paradoxalement, plus méditerranéennes à Cordoba. Pour preuve, les trois Cordobeses intégrés à l'équipe italienne : Canavasio, Ramiro Pez et Gonzalo Canale. Aucun d'eux ne peut se vanter d'avoir joué dans la même équipe que Guevara et porté le maillot à carreaux blancs et noirs des Estudiantes de Córdoba, puisque ce club bohème a disparu dans les années 1950. Mais il doit leur arriver de penser avec fierté qu'ils ont touché leurs premiers ballons ovales sur les mêmes prés que le Che. C'est Alberto Granado, le compagnon du périple à motocyclette que Walter Salles a restitué dans son film Carnets de voyage, qui a initié Guevara aux règles. « J'ai rencontré Ernesto par mon frère Tomas, expliquera-t-il. C'était un garçon de 14 ans un peu maladif. Les autres équipes ne voulaient pas de lui. » Alberto était le demi de mêlée de l'équipe première des Estudiantes. Guevara a lui trouvé sa place à l'aile gauche et un surnom « Fuser », pour « Furibondo de la Serna ». « C'était un garçon talentueux, extrêmement intelligent, a raconté Francisco Ventura Farrando, camarade de jeu de l'époque. Il était moyen en mêlée. Sa façon de plaquer était le trait distinctif de son jeu. » Alberto Granado confirme : « Il possédait un excellent plaquage, à la hauteur des coudes. Plus tard, son père dira qu'il a gardé du rugby son affection pour l'esprit d'équipe, la discipline et le respect de l'adversaire. »

    Début 1947, lorsque ses parents ont retrouvé Buenos Aires, il s'est inscrit à la fois en médecine et au San Isidro Club (SIC), équipe de première division installée dans la banlieue huppée. Il a joué arrière quelques mois, jusqu'à ce que son père lui demande d'abandonner ce niveau de compétition, jugé dangereux pour un asthmatique. Guevara a alors intégré le Ypora Rugby Club, qui participait au championnat de la ligue catholique, rival de celui de la Unión de rugby de Buenos Aires (Urba), puis le Atayala Polo Club, où il a été surnommé « el Chanco », (le Cochon), par ses équipiers. « Il jouait bien, ce n'était pas une merveille, mais il jouait bien », se souviendra l'un d'eux. En 1950, Ernesto fondait, avec son frère Roberto, une revue de rugby baptisée Tackle. Un de ses articles, signé Chang-Chow, le révèle défenseur du beau jeu : « Quand des équipes françaises et anglaises sont venues en Argentine, nous sommes tous restés admiratifs de voir la qualité de ce rugby et on a découvert quelque chose de nouveau : le rugby bien pratiqué est hautement spectaculaire. Dans nos provinces, d'habitude, on voit un jeu fermé avec les avants, des coups de pied en touche, des petits tas, etc. Si ces gens pouvaient voir des équipes qui jouent un jeu ouvert, alors le rugby gagnerait de nombreux adeptes. » À un demi-siècle de distance, les Pumas argentins aiment se souvenir des exhortations du Che, que ses occupations révolutionnaires ont éloigné des terrains après 1951. À commencer par leur « Comandante », Agustin Pichot, qui tient dans la geste du condottiere aux cheveux longs un modèle pour une équipe composée en partie de joueurs amateurs. « Je vois un lien direct entre son amour de rugby et le nôtre, entre son désir de changer le monde et notre désir d'être reconnus par les instances internationales comme des joueurs nobles qui méritent d'être traités comme tels. J'aime également penser qu'il apprécierait notre parcours durant cette Coupe du monde. » Une compétition au cours de laquelle les Pumas ont surpris en cuisinant les Coqs français en barbouille lors du match d'ouverture et en s'invitant pour un défi historique en demi-finale face aux Springboks. « Ficha » Pichot jure que ça ne lui suffit pas : « Mon rêve, c'est de remporter la Coupe du monde. C'est mon côté romantique. » Voilà qui nous ramène à l'un des plus célèbres slogans du Che : « Soyez réalistes, demandez l'impossible. »
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