
«M
onsieur l'Ambassadeur, pourriez-vous maintenant nous montrer où se trouvent les clefs ? » Quoique déférent, le ton du fonctionnaire se veut pressant. L'heure tourne et, d'ici à minuit, Pierre-Dominique Schmidt, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de Belgique auprès de la République française, doit avoir quitté le magnifique hôtel particulier Lamarck qu'il occupe depuis sa nomination à Paris, en 2005. La restitution des clefs d'une ambassade, autrement appelée remise-reprise, est plus symbolique que réelle. Une simple formalité qui se résume à la signature d'actes administratifs.
« Il n'y a jamais de remise de clefs en main propre, souligne Pierre-Dominique Schmidt.
En principe, on les laisse au concierge. En 25 ans de carrière, je n'ai jamais vu ça ! » Les quatre fonctionnaires qui l'entourent et qui, pour quelques minutes encore, lui sont subordonnés, sont manifestement mal à l'aise. La situation est, il est vrai, particulière : ces gens, dont le maître mot est négociation, ont pour mission de mettre leur patron à la porte ! Les instructions reçues de Bruxelles sont précises : l'ambassadeur Schmidt
« ne doit plus avoir accès ni à l'ambassade ni à la résidence » à l'issue de l'entretien. Derrière les sourires affichés comme des uniformes, on devine l'impatience d'en finir avec un personnage dont la vie alimente la chronique politique et mondaine franco-belge depuis plusieurs mois. « Pierre-Do », comme le surnomment ses confrères diplomates, était jusqu'à présent l'un des hommes les plus courtisés de Paris. Ses soirées réunissaient tout ce que la capitale compte de gens en vue : écrivains, artistes, responsables politiques s'arrachaient sa compagnie. Cécile de France, Philippe Gelluck, Elie Barnavi, Amélie Nothomb étaient notamment des habitués du 25, rue de Surène, dans le VIII
e arrondissement, théâtre de bons moments de la vie nocturne parisienne. On se souvient de cette fameuse réception du 21 juillet, jour de la fête nationale belge : le menu était confié au restaurateur Quick, et n'était servi que de la bière. Mais, depuis fin août, la fête est finie. Rappelé d'urgence à Bruxelles, Schmidt est relevé de ses fonctions : il est suspecté d'usage de faux pour l'obtention d'un crédit lui permettant de rembourser ses soirées.
« C'est une affaire Clearstream-moules frites !, s'amuse-t-il.
Les documents que l'on tente d'utiliser contre moi ont été fabriqués, il s'agit d'une machination politique. » À 49 ans, ce Wallon, socialiste, homosexuel et franc-maçon,
« l'ambassadeur techno », comme l'a baptisé la presse belge, ne peut pas plaire à tout le monde. Écrivain à ses heures, photographe d'art contemporain, auteur et producteur de films, consultant, il incarne cette diplomatie du carnet d'adresses, celle des réseaux, bien connue outre-Atlantique.
« Ce métier, c'est de la technocratie, mais surtout du lobbying, confie-t-il.
Plus un pays est petit, plus sa diplomatie doit être en amont de tous les processus décisionnels ! » D'où la nécessité, selon lui, de créer des événements originaux qui rassemblent des financiers, des décideurs et quelques célébrités pour les distraire.
« C'est à moi, mais bon, vous pouvez le garder ! » Tandis que le personnel de la résidence emballe ses affaires et ses dossiers personnels dans des cartons, Schmidt arpente, coupe de champagne à la main et pour la dernière fois, les quelque 2 500 m² de l'hôtel Lamarck. Pour un état des lieux tout ce qu'il y a de plus officiel. Le fonctionnaire greffier qui l'accompagne est en sueur.
« Tiens, ça, je vous le laisse », lui dit, grand seigneur, l'ambassadeur déchu, en désignant de la main un montage photo trônant dans une chambre.
« Ils n'ont pas compris que je ne m'écraserai pas, que je n'accepterai pas une sous-ambassade, en criant pitié, gardez-moi ! », s'insurge-t-il. Pour lui, aucun doute,
« cette dramatique histoire belge » trouve son origine dans la crise politique que traverse son pays : depuis quatre mois, le royaume n'arrive pas à se doter d'un nouveau gouvernement. La rivalité entre communautés wallonne et flamande en est la cause.
« Jamais aucun francophone n'a tenté de m'atteindre », fait-il remarquer. Se défendant des accusations portées contre lui, il obtient, le 11 septembre, du Conseil d'État belge, l'annulation de l'arrêté royal qui le suspendait. Mais, de retour en France, un bras de fer s'engage avec son ministre de tutelle, Karel de Gucht,
« un conservateur, la bonne droite belge », qui ne lui accorde plus sa confiance. L'ambassadeur dépose plainte contre X, en France et en Belgique, pour dénonciation calomnieuse et usage de faux.
« Mais je ne peux pas demeurer en conflit ouvert avec mon gouvernement, ma crédibilité dépend du message que je porte, reconnaît le diplomate,
donc je pars. Par contre, je n'accepte pas que l'on mette en doute mon honnêteté ! »
Téléphone portable, télécommandes de la porte d'entrée de la résidence, carte consulaire : il est demandé au diplomate de tout restituer. Des minutes humiliantes.
« Les clefs de la résidence ? Il y en avait une dans chaque chambre, à disposition pour les invités. J'en ai récupéré deux, les autres on ne sait pas très bien », avoue le concierge. Les traits des fonctionnaires en mission se décomposent. L'un d'eux laisse échapper :
« C'est comme à l'hôtel, on a fait faire des clefs pour les clients, et elles ne sont pas revenues ! » C'est précisément dans un petit hôtel que Pierre-Dominique Schmidt va dormir ce soir. Minuit, il est sur le départ.
« Voilà, je suis un SDF, un sans-dirigeant-fixe ! », lance-t-il en prenant le volant d'une Mini Cooper remplie de ses effets personnels. Mais, avant de tirer sa révérence, il doit encore répondre à une ultime question qui ne cesse de tarauder ses accompagnateurs :
« La voiture garée là, dans la cour ? Ah oui, elle appartient à la baronne de S., elle viendra la récupérer, ne vous inquiétez pas, elle a les clefs ! »