Helsinki
Cheveux gris, lunettes à fines montures dorées, il approche 63 ans et n'a pas l'intention de s'arrêter de travailler de sitôt. Directeur de l'Institut de la santé au travail, Juhani Ilmarinen est l'un des concepteurs… de la politique finlandaise de « vieillissement actif ». En une douzaine d'années, le taux d'emploi des 55-64 ans est passé dans le pays de 35,6 % à 55% - une progression record en Europe.
Le « secret finlandais » tient, selon Juhani Ilmarinen, en quelques points. D'abord une stratégie menée avec constance au fil des ans, quels que soient les changements de gouvernement. « Il faut du temps pour changer les comportements, explique-t-il. Ici aussi, le réflexe des entreprises qui restructurent est de se débarrasser en premier des salariés âgés. Notre travail est de leur prouver que les seniors sont aussi productifs que les autres. »
Ensuite, un plan d'ensemble. En 2005, les retraites ont été réformées en maniant à la fois la carotte et le bâton : l'âge légal de retraite (65 ans) a été remplacé par une retraite « à la carte » entre 63 et 68 ans, avec une surcote (majoration des pensions de 4,5 % par année travaillée entre ces deux âges), tandis que les préretraites ont disparu. Mais il ne s'agit là que de la dernière étape d'une politique globale, lancée dès les années 1990, mêlant formation des salariés et des managers, promotion de la santé au travail, ergonomie et organisation du travail.
C'est ainsi que la société de travaux publics HKR-Tekniikka, dépendant de la ville d'Helsinki mais en concurrence avec le privé, offre des massages à ses 500 salariés, voire une semaine annuelle de remise en forme. Elle accorde aux plus de 56 ans deux à vingt jours de congés supplémentaires par an, en fonction de leur âge et de la dureté de leurs tâches. Un point sur les perspectives de carrière est proposé à 45 ans, ainsi qu'un check-up tous les trois ans à partir de cet âge (tous les ans dès 56 ans), à l'issue duquel employeur, employé et médecin du travail examinent ensemble la pénibilité du poste. S'il semble difficile de maintenir longtemps le salarié à son poste, la priorité est de le reclasser dans un autre service de la ville, au besoin après une formation. Résultat : une chute de 50 % des congés maladie des seniors, un âge moyen de départ en retraite passé de 59 à 62 ans et, assure la direction, une hausse du résultat d'exploitation.
Outre les salles de sport sur le lieu de travail - presque un classique dans le pays ! - la Poste finlandaise a, elle, instauré un processus devant permettre à chacun de surmonter ses difficultés - stress, surcharge de travail, soucis familiaux… Sauf exception, une simple discussion avec le supérieur hiérarchique doit aboutir à une solution : changement d'horaires, équipement particulier, congé formation, temps partiel… Directrice du bien-être au travail, Lisbeth Forsman-Grönholm explique aussi que chacun est responsabilisé : « Chaque service répartit, par consensus, le travail entre les uns et les autres. Par exemple, une équipe de facteurs s'entendra pour éviter aux plus âgés les tournées avec des montées. »
Mais ce modèle est difficilement transposable tel quel. Certes, comme en France, augmenter l'emploi des seniors est indispensable en Finlande pour sauver le système de retraite par répartition (les actifs cotisent pour les retraités). Mais les entreprises finlandaises ne jouent pas le jeu uniquement par civisme. Le contexte démographique fait qu'elles ont un intérêt très direct à conserver leurs seniors : les jeunes manquent ! Faute de main-d'œuvre, « l'existence même de notre unité était menacée », reconnaît Kauko Nygren, directeur de HKR Tekniikka.
D'autre part, les relations sociales sont mille fois moins conflictuelles que celles que nous connaissons. « En Finlande, chacun prend ses responsabilités avec un vrai sens de l'intérêt général, relève Danièle Karniewicz, présidente (CGC) de la Caisse nationale d'assurance-vieillesse, venue étudier le système finlandais. Les partenaires sociaux reconnaissent les problèmes et les prennent en charge ensemble. En France, on reste dans le déni et on s'en remet à l'État, comme sur la pénibilité. »
De fait, les syndicalistes de HKR, étroitement associés à la conception du programme seniors de leur entreprise, vantent « un atout concurrentiel pour recruter » - un vrai discours de DRH… Quant au Dr Ritva Helimaki-Aro, de la médecine du travail, elle juge « vieux jeu » les entreprises qui ne demandent pas à leurs salariés le diagnostic justifiant un arrêt de travail ! Explication : cela les empêche de repérer les situations provoquant stress ou maladies professionnelles, et d'y remédier. Chacun imagine le tollé que provoquerait en France cette conception du secret médical…
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