Un journal d’écrivains, pour écrivains : telle pourrait être, en cette fin du XIX e siècle, l’une des définitions les plus fidèles du Figaro. Les aspirants à la gloire rêvent d’y entrer, ceux qui y ont porte ouverte s’y donnent des nouvelles les uns des autres. Leurs chroniques sont des bouteilles à la mer qu’ils jettent, en étant sûrs d’être lus. Satisfactions d’amour-propre - ce ne sont pas les moindres, quand si souvent l’amour vous joue des tours.
Janvier 1890, un jeune homme, étudiant en médecine, pénètre dans le bureau de Francis Magnard. Quelques jours auparavant, le quotidien a fait paraître son premier article, envoyé par la poste, signé « un jeune homme moderne ». Magnard, « maître omnipotent d’un journal conservateur et bien-pensant, dégoûté des gens et des choses, et cependant favorable aux débutants », veut connaître l’inconnu. Son identité le laisse dépité : c’est Léon Daudet, fils d’Alphonse. Il l’a vu grandir.
Le directeur du Figaro lui commandera des papiers ; Daudet viendra souvent dans son bureau pour bavarder, l’écoutant traiter Zola de « machine à écrire », Edmond de Goncourt de « maniaque de l’épithète rare ».
9 mars, dans son Journal, le « maniaque » fulmine : « Si vraiment Le Figaro avait publié le numéro de mon Journal d’aujourd’hui, il aurait un peu remué Paris, la province, l’étranger. » Mais c’est L’Écho de Paris qui l’a fait paraître ; l’écho est moindre.
« A. B. 70. Faisan bien arrivé »
Cinq mois plus tard, Mirbeau donne raison à Goncourt. Dans son style de renverseur de quilles, de décrocheur d’étoiles, le polémiste, au sommet de sa gloire, lance un jeune écrivain inconnu, auteur de La Princesse Maleine : « Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck », souffle-t-il... « Je sais seulement qu’aucun homme n’est plus inconnu que lui ; et je sais aussi qu’il a fait un chef-d’ oeuvre... un pur chef-d’ oeuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce nom par tous les affamés du beau et du grand. »
Cette fois, la flamme ne brûle pas ; elle éclaire. En un tour de main, Maeterlinck accède à la célébrité. Chacun s’arrache le livre, introuvable, du « visionnaire » belge ; une furieuse polémique démarre dans la presse française où l’on s’indigne de ces louanges proférées par M. Mirbeau à un « Gantois inconnu », quand il existe, en France, tant de jeunes talents oubliés !
Figaro ci, Figaro là. Le 27 septembre 1891, paraît à la rubrique des petites annonces un entrefilet difficilement déchiffrable pour qui n’est pas dans la confidence : « A. B. 70. Faisan bien arrivé. Superbe. Duval ». C’est l’ami intime, Henry Céard, qui informe Zola, en voyage avec sa femme dans les Pyrénées, qu’il vient d’être père d’un petit garçon, né de sa liaison avec Jeanne Rozerot, une jeunette de 20 ans.
Faisane eût signifié que l’enfant était une fille.
Les écrivains ! Ils font semblant de s’intéresser au monde, mais le monde ne les intéresse que parce qu’il tourne autour d’eux. Prenez Barrès. Qui d’autre aurait pu lancer, avec un tel éclat, le Culte du Moi, cet alibi qui permet de s’admirer, au prétexte de chercher la vérité ? Barrès épate la jeunesse, jusqu’à Blum, enivré de « cet entêtant mélange d’activité conquérante, de philosophie et de sensualité ». Député de Nancy, élu sous la casaque boulangiste, il a des tentations socialistes, anarchistes, nationalistes, une furieuse envie de faire sauter la planète.
L’air du temps est imprégné de vapeurs noires. Les intellectuels à la page sont parcourus de frissons libertaires. Des émeutes éclatent, ici ou là, à Fourmies, petite ville de la frontière franco-belge, un mouvement social est réprimé dans le sang : « L’autre matin, écrit l’auteur du Jardin de Bérénice, deux individus se présentent chez moi et me font passer un billet : les compagnons anarchistes Brunel et Rousset désirent parler à M. Maurice Barrès. »
On ne saurait être plus civil. L’écrivain les reçoit, publie son entretien dans Le Figaro du 11 juin 1891. Conversations entre gens délicieusement infréquentables. Certes, les théories anarchistes sont dangereuses et un brin fumeuses, mais par leurs négations, note l’audacieux, « elles satisfont notre nihilisme intellectuel. Amusés par le pittoresque de ces singuliers apôtres, nous ne nous faisons pas une représentation précise de ce qu’entraînerait leur triomphe », admet-il. Avant de conclure : « Ce sentiment, nuancé de la complaisance à l’ironie... c’est assez exactement l’état d’esprit où se trouvaient - selon les manuels classiques - les favorisés de l’ancien régime en face des théories de 89. »
Sacré Barrès ! Encore un qui doit une fière chandelle au Figaro, si l’on en croit Edmond de Goncourt : « Barrès, note-t-il dans son journal du 9 mai 1892, tout fraîchement marié qu’il est, a une maîtresse, une vieille chaîne qu’il n’a pas rompue et, pour l’entretenir, il a persuadé sa femme que chaque fois qu’il écrit au Figaro, il est obligé de payer 500 francs. »
Figaro, le journal qui permet aux écrivains de s’épancher et de prendre soin de leur maîtresse ! Mais il doit aussi rendre compte de l’actualité. En cette année 1892, elle est chargée. Pas à blanc. Des explosions épouvantent Paris et la presse. L’arrestation de Ravachol, dont le portrait-robot circule, est mouvementée. Il est reconnu par un client chez un marchand de vins du boulevard Magenta où il déjeune. Ses grands bras et ses grands pieds le trahissent.
Derrière les attentats anarchistes, la question sociale se pose. Le Figaro la suit. Il publie une longue enquête d’un jeune journaliste, Jules Huret ; ce dernier interroge le baron Alphonse de Rothschild :
- « Croyez-vous qu’il y aura toujours des riches et des pau vres ?
- Croyez-vous, rétorque le baron, qu’on puisse supprimer la maladie ? »
N’avouez jamais
La République patauge dans l’impuissance, la corruption. Le 6 septembre 1892, La Libre Parole, organe d’Édouard Drumont, auteur de La France juive, pamphlet antisémite, commence la publication d’une série révélant que des parlementaires ont reçu des prébendes pour autoriser la compagnie de Panama à émettre un gigantesque emprunt. Celle-ci a fait faillite, trois ans auparavant, ruinant des milliers de petits porteurs, en conduisant quelques-uns au suicide. La presse se déchaîne contre les « chéquards ». L’un des principaux agents corrupteurs, Jacques de Reinach, baron hypothétique, est retrouvé mort chez lui. Un autre affairiste, mis en cause, Cornélius Herz, va bientôt s’enfuir. Le Figaro publie le récit, dramatique, de la visite que lui a faite le ministre des Finances, Rouvier, en compagnie de Reinach et de Clemenceau, sur lequel plane une suspicion croissante.
Mais la presse manque de transparence. La plupart des journaux se sont compromis, prodiguant, moyennant finances, des encouragements à investir dans le gouffre de Panama ; le quotidien de la rue Drouot ne fait pas exception. Le scandale ne débouchera que sur une seule condamnation : celle du ministre des Travaux publics, Baihaut, qui avoue avoir été acheté.
Il n’y a pas de morale en politique. Une seule consigne : n’avouez jamais.
Cette désertion de l’éthique relance la fureur de ceux qui veulent renverser le régime. Ils passent à l’action. Le 9 décembre 1893, une bombe remplie de clous éclate en pleine séance à la Chambre des députés. Elle ne fera que des blessés. Le président, Charles Dupuy, en profite pour glisser une phrase historique : « Messieurs, la séance continue ». Interpellé, Auguste Vaillant avoue : « Je n’ai pas voulu tuer, mais donner un avertissement. » L’émotion est à son comble. Certains réclament un régime autoritaire. Le Figaro prêche la modération. Dans l’un de ses « Échos », sobrement signé de ses initiales, Francis Magnard donne le ton. Il repousse l’état de siège, mais invite le gouvernement à ne pas s’encombrer de scrupules trop étroits qui l’empêcheraient de prendre des mesures nécessaires. Extrait type de sa prose sans fioritures : « Il faut se défendre à la fois des promesses imprudentes et des résistances trop rigoureuses »... On ne saurait être plus posé.
Le 14 décembre, le quotidien publie une interview de Vaillant pour « mettre en relief la vraie nature de ce nouveau genre de malfaiteurs ». Il n’a « rien d’une brute, ni d’un fou, ni d’un émissaire aveugle et irresponsable », commente Gaston Calmette qui l’a rencontré.
La voie du juste milieu
Entre un socialisme militant, encourageant l’anarchisme, et des tentations réactionnaires, Le Figaro de cette fin de siècle trace sa voix : celle du juste milieu. Il défend l’ordre, le calme, la légalité. En somme, la République. Quand la justice condamne Vaillant à mort et qu’une pétition circule pour réclamer sa grâce, désignant comme vraie coupable, la société, F. M. s’agace : « C’est toujours la même comédie, contre laquelle il ne faut pas se lasser de protester »...
Le socialisme se profile, Le Figaro de Villemessant a quarante ans. Il a gagné en sagesse ce qu’il a perdu en esprit. Il est devenu - enfin, diront certains, trop pour d’autres - raisonnable.
Le 5 février 1894, on exécute Vaillant : « Il a payé sa dette. N’en parlons plus ! » La semaine suivante, une bombe éclate au café Terminus de la gare Saint-Lazare. Un mince jeune homme s’enfuit, abat un agent de police qui veut l’arrêter : Emile Henry. Devant les assises, il parade. Mais le 21 mai au petit jour, son corps tremble. L’émotion l’a tué avant le bourreau, analysera le médecin chargé de l’autopsie.
Tandis que des voix s’émeuvent, le quotidien de la rue Drouot tient son cap, celui de la fermeté sans haine. Mais le cycle infernal continue : le 24 juin, en voyage officiel à Lyon, le président Carnot est poignardé dans son landau. Caserio, réfugié italien de 21 ans, a voulu venger Vaillant. Le Figaro dénonce ce « misérable », membre d’une « secte exécrable qui veut remplacer les lois par le caprice et l’autonomie des désirs individuels », mais se félicite de la dignité de la presse qui a évité les dérives xénophobes.
Le Congrès se réunit à Versailles pour élire son successeur. Pour la première fois, le journal conservateur affiche clairement son choix : Casimir Perier. Fils d’un monarchiste, rallié à la République, ce modéré symbolise le parcours du journal, qui voit en lui un représentant idéal de « la seule noblesse qui puisse se concilier avec l’État démocratique ». Élu malgré de violentes attaques - on lui reproche sa fortune, une certaine arrogance -, il est défendu par Magnard : « La vérité, c’est qu’il a la physionomie d’un homme de gouvernement, ce que ne peuvent lui pardonner les hommes d’anarchie. »
Comtesses, marquises et baronnes continuent à danser ou à prendre le thé dans ses colonnes mondaines, mais Le Figaro est désormais acquis à la bourgeoisie. Il lui reste encore une épreuve à franchir : celle d’un scandale, qui va faire trembler l’armée sur son socle et réveiller de vieux démons. Y résistera-t-il ?