• Wall Street licencie
    à tour de bras

    Florentin Collomp ( à New York )
    12/11/2008 | Mise à jour : 17:27
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    Depuis la faillite de Lehman Brothers en septembre, de nombreux banquiers et traders ont été remerciés par leur établissement et priés de faire leurs cartons.
    Depuis la faillite de Lehman Brothers en septembre, de nombreux banquiers et traders ont été remerciés par leur établissement et priés de faire leurs cartons. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

    Les banques américaines réduisent massivement leurs effectifs. Plus de 200 000 postes seront supprimés cette année.

    Un rituel implacable. «Un matin, vous arrivez au bureau et votre manager vous convoque pour vous demander de vous rendre au service des ressources humaines. Là, on vous fait lire un contrat de séparation de plusieurs pages qui détaille vos indemnités. Puis on vous accompagne pour ranger vos affaires et vous n'avez plus qu'à rendre votre badge et partir.» Comme cet ancien employé de Goldman Sachs licencié voilà quelques mois, ils sont des milliers chaque semaine à connaître le même sort à Wall Street. Ils n'ont guère le choix : s'ils refusent le «package» proposé, ils peuvent toujours poursuivre leur employeur en justice, mais sans grand espoir de victoire. S'ils signent, ils gagnent le droit de se taire, en échange d'une enveloppe plus ou moins généreuse.

    Depuis le «tsunami» financier de cette année, ces scènes ordinaires de la vie de bureau se multiplient à New York. En un an, la finance a détruit 125 000 postes aux États-Unis, qui s'ajoutent aux 153 000 suppressions d'emploi de l'an dernier, selon le cabinet d'outplacement (reclassement) Challenger, Gray & Christmas, basé à Chicago. Et le rythme ne fait que s'accélérer. «Je ne pense pas que nous ayons touché le fond, estime son directeur, John Challenger. Après la banque, on a vu les actions de grandes compagnies d'assurances, comme Hartford, s'effondrer. Ce sont les prochaines victimes.» Cette année, les grandes banques auront réduit leurs effectifs de 25 à 30%, selon Meredith Whitney, analyste chez Oppenheimer & Co. Les emplois perdus dans le secteur avoisineraient ainsi les 200 000 à la fin de l'année. Après la chute de Bear Stearns, racheté au printemps par JPMorgan Chase, l'effondrement de Lehman Brothers et la reprise de Merrill Lynch par Bank of America en septembre, le paysage s'est réduit de cinq à deux banques d'investissements. Les deux survivantes indépendantes, Goldman Sachs et Morgan Stanley, sont en train de se transformer en banques commerciales non sans dégâts sociaux. Goldman Sachs, qui pourrait annoncer ses premières pertes depuis son introduction en Bourse en 1999 dans les semaines à venir, a prévu de supprimer 10% de ses effectifs cette année. Sans le crier sur les toits, la banque de Manhattan procède à des charrettes régulières. «Ça tourne, de service en service », raconte cet ex-salarié. En avril, les coupes ont touché les produits dérivés axés sur l'immobilier, en juin, les fusions et acquisitions. Soit 1500 personnes. Et la semaine dernière, Goldman a notifié leur licenciement à environ 3200 employés supplémentaires dans le monde, dont une moitié à New York.

    Au même moment, Citigroup, la seconde banque américaine, a pour sa part annoncé 9100 suppressions de poste dans les mois à venir. Merrill Lynch supprime 500 jobs dans son département trading. Barclays Capital, la banque anglaise qui a repris Lehman Brothers, pourrait supprimer quelque 3000 emplois en décembre, après avoir initialement offert 90 jours de grâce aux équipes basées à New York, le temps d'évaluer ses besoins. Enfin, American Express va réduire ses effectifs mondiaux de 10%, soit 7000 personnes. Depuis le début de l'année, 19 banques américaines, de plus ou moins grande importance, ont fait faillite.

    La crise financière se propage à toute l'économie

    «Goldman Sachs, Morgan Stanley, Citigroup, tout le monde tient des réunions chaque semaine pour mettre au point les prochaines listes de licenciements, que ce soit immédiatement ou pour plus tard. On n'est pas dans l'anticipation de problèmes futurs, mais dans une réaction d'adaptation à la situation actuelle. Les revenus des banques se sont écroulés, leurs actifs ont fondu, elles se retrouvent avec beaucoup de sureffectifs par rapport à leur niveau d'activité. On ne sait pas quand on verra le bout du tunnel, mais le business ne sera plus jamais le même», assure Henry Higdon, du cabinet de chasseurs de têtes Higdon Partners.

    Après les banques, les compagnies d'assurances, les hedge funds ou les fonds d'investissements sont victimes à leur tour de la crise. Fidelity, l'un des plus grands fonds de placement américains, va licencier ce mois-ci 1300 personnes, 3% de ses effectifs, et prévoit déjà d'en faire autant au premier trimestre 2009.

    Les ex-«maîtres de l'univers», selon la formule de Tom Wolfe dans Le Bûcher des vanités, ont vu leur fortune tourner. Dans les premiers mois de la crise, les golden boys étaient encore remerciés avec au moins un an de salaire. Maintenant, ils sont congédiés comme des laquais. «Les packages diminuent, constate John Challenger. On voit des gens partir avec une semaine de salaire par année d'ancienneté, voire rien du tout .» Pour ces génies des algorithmes, le reclassement sera difficile. «Certains retrouvent un emploi dans une société plus petite, mais 40% d'entre eux sont obligés de se reconvertir ou de déménager dans une autre ville. Et les autres viennent grossir les chiffres du chômage», poursuit le spécialiste du reclassement. En octobre, 240000 emplois ont été supprimés aux États-Unis tous secteurs confondus, faisant bondir le taux de chômage de 6,1 à 6,5%. Les économistes évoquent un taux de 8 à 10% l'année prochaine.

    La tempête financière se propage à toute l'économie. Dans le sillage immédiat de la finance, les cabinets d'avocats, de conseil ou d'audit, les chasseurs de têtes, voient leur activité ralentir et se mettent aussi à tailler dans leurs troupes. Et quand toute l'économie bascule dans la récession, de l'industrie automobile exsangue au commerce boudé par les consommateurs, de la publicité au tourisme, la vague revient frapper la finance une seconde fois comme un boomerang.

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