• Une banque centrale aussi peut faire faillite

     
    22/09/2008 | Mise à jour : 08:36
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    La chronique de Jean-Pierre Robin du 22 septembre.

    Nous les percevions comme des pères Fouettard. Elles font désormais figure de sauveurs. C'est peu dire que l'image des banques centrales est en train de changer. La semaine dernière, elles ont «injecté des liquidités», selon l'expression consacrée, par centaines de milliards de dollars. Mieux, la Banque de réserve fédérale américaine a sauvé de la faillite AIG, la plus grande compagnie d'assurances de la planète, en lui attribuant une ligne de crédit de 85 milliards de dollars. Telles des deus ex machina, la Fed, mais également la Banque centrale européenne, ne connaîtraient-elles aucune limite à leur pouvoir exorbitant de «créer de la monnaie ex nihilo» ?

    Voilà une illusion qui mérite d'être dissipée. La réalité s'en charge d'ailleurs fort bien. Dans l'effarant tohu-bohu que nous offrent les marchés financiers, on n'a pas suffisamment remarqué que le gouvernement fédéral américain vient de procéder de facto à une augmentation de capital de la Fed. Le Trésor a annoncé mercredi qu'il allait émettre 40 milliards de dollars de bons de trésorerie, afin d'aider cette dernière à «mieux gérer son bilan» (sic). Quelle jolie litote pour nous dire que l'institut d'émission du dollar avait un besoin urgent d'être recapitalisé ! L'opération s'est renouvelée le lendemain, à hauteur de 60 milliards de dollars, et dans le même but : éviter une situation de faillite.

    Comme toute entreprise, financière ou pas, une banque centrale a un bilan qui se doit d'être équilibré. Son mode de fonctionnement est fondamentalement le même : elle reçoit des ressources, qui figurent à son passif, ce qui lui permet d'engager des actions, lesquelles apparaissent à son actif. Dans le cas de la Fed (mais le schéma est identique pour la BCE ou la Banque d'Angleterre), ces ressources sont de deux ordres. D'une part, son capital, qui jusqu'à la semaine dernière était d'une quarantaine de milliards de dollars : ce sont ses fonds propres, dont les actionnaires sont les États et le gouvernement fédéral. D'autre part, les billets de banque, les dollars détenus par le public, américain et étranger, et qui représentent un peu plus de 800 milliards de dollars. Une coupure de 10 dollars constitue, en effet, pour son détenteur une créance, non rémunérée, sur la Fed. C'est l'équivalent de capitaux d'emprunts pour une entreprise ou une banque normale.

    C'est à partir de ces fonds, inscrits à son passif, que la Fed, comme toutes ses consœurs, exerce son métier. Il consiste à refinancer les banques commerciales américaines. Et dans des situations bien particulières, prévues par une législation remontant à la grande dépression des années 1930 ( Term Securities Lending Facility), d'autres acteurs. Dont la banque d'investissement Bear Stearns en mars dernier ou la compagnie d'assurances AIG. Ces opérations de refinancement - les fameuses «injections de liquidités» - sont retracées à l'actif de la Fed : il s'agit des titres de créances que cette dernière rachète aux banques en échange de l'argent qu'elle leur a fourni. Leur total avoisine 900 milliards de dollars.

    Même si les lignes de garantie exceptionnelles, comme les 29 milliards de dollars accordés directement à JPMorgan pour la reprise de Bear Stearns ou les 85 milliards de dollars en faveur d'AIG, constituent des interventions «hors bilan», la solidité de la Fed s'en trouve émoussée. D'autant que celle-ci a été amenée à se montrer moins regardante ces derniers mois sur la qualité des collatéraux, les titres qu'elle accepte en échange de la fourniture de liquidités. Comme l'explique fort bien Willem Buiter, ancien membre du comité de politique monétaire de la Banque d'Angleterre (Can Central Banks Go Broke ?), les banques centrales, tout comme un vulgaire établissement privé, pratiquent intensément l'effet de levier : dans le cas de la Fed, les financements accordés sont vingt-deux fois plus importants que ses fonds propres.

    En revanche, le montant des actifs de la banque centrale américaine, et c'est la même chose pour la BCE, est ridiculement faible (900 milliards de dollars) comparé à ceux des banques privées. À elle seule, Citigroup mobilise 2 188 milliards de dollars (bilan au 31 décembre 2007). Le sauvetage par la Fed du système bancaire américain rappelle ce que disait Winston Churchill, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : «Jamais dans l'histoire des conflits tant de gens n'ont dû autant à si peu.» Reste que la manœuvre a ses limites. Comme nous le souligne un banquier central de la zone euro, « la capacité d'intervention d'une banque centrale n'est pas discrétionnaire, elle est limitée par l'importance de son passif» . Elle n'a donc que deux possibilités. Soit elle augmente ses emprunts, en faisant fonctionner la planche à billets et en relançant l'inflation (d'où la faillite récente du Zimbabwe). Soit elle procède à une augmentation de capital, comme vient de le faire, discrètement et avec sagesse, le Trésor américain.

    En dernier ressort, c'est toujours et uniquement l'argent du contribuable qui est en jeu. Ben Bernanke, le président de la Fed, et Hank Paulson, le secrétaire au Trésor, se complètent comme Énée portant sur ses épaules son père Anchise fuyant Troie en flammes. La Fed agit pour le compte du Trésor, son actionnaire et de facto son commanditaire.

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